March 31, 2026
Comment protéger la recherche sensible au Canada tout en respectant les principes de la science ouverte?
Dans ce premier épisode de la série de balados du Centre de la biosûreté portant sur la recherche sensible, l’animatrice Linda Rheaume s’entretient avec la Dre Martha Crago, présidente du Comité d’experts du Conseil des académies canadiennes sur la recherche sensible préoccupante. L’épisode s’appuie sur le rapport du CAC publié en 2025, Équilibrer la sécurité de la recherche et la science ouverte.
Les auditeurs découvriront :
- Ce qui distingue la recherche sensible et la recherche sensible préoccupante, notamment dans le domaine des agents pathogènes et des toxines
- La manière dont les considérations de sécurité évoluent tout au long du cycle de vie de la recherche
- Le concept de philosophie moderne de la recherche et son application concrète
- Les rôles complémentaires des chercheurs, des établissements et des gouvernements face aux risques émergents
- L’importance des droits autochtones et de la souveraineté des données dans les cadres de sécurité de la recherche
Cet épisode s’adresse aux chercheurs, aux décideurs, aux organismes de réglementation et à toute personne participant à la gouvernance ou à la réalisation de la recherche. Il propose une réflexion essentielle sur l’équilibre entre innovation, ouverture et gestion responsable des risques dans un contexte mondial en évolution.
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Épisode 1 : Entrevue avec la Dre Martha Crago
Introduction
L’animateur : Bonjour et bienvenue au podcast de l’Agence de la santé publique du Canada, où nous explorons tout ce qui touche à la biosécurité et à la biosûreté. Je m’appelle Linda Rheaume et je suis gestionnaire ici au Centre de la biosûreté. Je suis ravie de vous présenter une nouvelle série de podcasts portant sur la recherche sensible. Le premier épisode de cette série s’appuie sur une évaluation du Conseil des académies canadiennes (ou CAC), commandée par l’ASPC et Recherche et développement pour la défense Canada, afin d’appuyer les engagements du Canada en matière de science ouverte et les obligations liées à la sécurité de la recherche. Le produit de l’évaluation et le rapport, intitulé Équilibrer la sécurité de la recherche et la science ouverte, ont été publiés en octobre 2025.
Donc vous le savez peut-être, le Centre de la biosûreté mène un programme national de conformité et d’application de la Loi sur les agents pathogènes humains et les toxines et son règlement, ainsi qu’en vertu de certaines dispositions de la Loi sur la santé des animaux et de ses règlements connexes. Ce programme de conformité et d’application de la loi vise à s’assurer que les intervenants qui travaillent avec des agents pathogènes humains, des agents pathogènes d’animaux terrestres et des toxines microbiennes le fassent de manière sûre et sécuritaire. Nous accueillons aujourd’hui la Dre Martha Crago pour notre premier épisode. Au cours de plus de 40 ans, la Dre Crago a siégé à de nombreux conseils universitaires de recherche et à des comités internationaux, nationaux et provinciaux. Elle a également mené une carrière très productive comme chercheuse et professeure, ayant occupé plus récemment le poste de vice-présidente à la recherche et à l’innovation à l’Université McGill.
Nommée par le CAC à titre de présidente du Comité d’experts sur la recherche sensible préoccupante, la Dre Crago est ici pour nous parler de certaines des conclusions du rapport. Nous nous concentrerons aujourd’hui sur la recherche sur les agents pathogènes et les toxines, le processus suivi par le comité d’experts pour produire son rapport, l’équilibre entre la transparence et la gestion des risques en recherche, le cycle de vie de la recherche, ainsi qu’un nouveau concept — « la philosophie moderne de la recherche » — proposé par le comité d’experts.
Joignez-vous à moi pour lancer cette nouvelle série et bienvenue aujourd’hui, Dre Crago. Merci beaucoup d’être ici avec nous.
Dre Crago : Merci, c’est un plaisir d’être ici.
L’animateur : Ce rapport représentait un travail considérable ; je comprends que le CAC a réuni un comité de 13 personnes hautement expérimentées, qui se sont rencontrées au cours d’une période d’environ un an. Est-ce que vous pourrez nous parler du rapport, du processus que vous avez suivi pour le produire et quelques-uns des sujets qu’il couvre ?
Dre Crago : C’est un plaisir de parler de ce rapport. Comme vous l’avez mentionné, le comité s’est réuni pendant 11 mois pour travailler avec l’équipe de recherche du CAC à la production du rapport final.
J’ai eu le privilège de travailler avec d’excellents collègues au sein du comité, spécialistes notamment de la sécurité nationale, de la sécurité de la recherche, de l’écosystème de la recherche postsecondaire, des infrastructures de recherche, de l’épidémiologie, de la bioéthique et de la biosécurité, de la recherche océanographique, et de la recherche sur les agents pathogènes, ainsi que des personnes possédant une expérience dans la mise en œuvre de politiques de sécurité et de la recherche.
Le rôle du CAC pour répondre au mandat de l’ASPC et RDDC consistait à réunir le comité d’experts, à appuyer ses délibérations par des travaux de recherche et de rédaction, et à publier le rapport en français et en anglais, puis à soutenir sa diffusion et son lancement.
Ce rapport explore les mesures permettant d’identifier la recherche sensible, les facteurs de risque qui permettent de déterminer quand une recherche est sensible ou sensible et préoccupante, ainsi que les moyens de protéger cette recherche. Il examine des mesures à travers les trois phases du processus de recherche : la phase de conception, la phase active et la phase postrecherche, disons : publication, dissémination, etcetera.
Il aborde également les facteurs facilitateurs qui soutiennent la mise en œuvre des mesures de sécurité de la recherche et de la science ouverte, notamment le renforcement des capacités, le financement, le partage des connaissances et l’application de la conformité.
Un concept était souligné par le comité dans le rapport, c’est celui de la philosophie moderne de la recherche. C’est un concept qu’on avait nommé dans ce rapport, selon lequel les participants protègent et préservent l’écosystème de la recherche en comprenant le contexte mondial de leur travail, les dimensions éthiques, de confidentialité et de sécurité de leur activité, en donnant la priorité à l’intégrité de la recherche tout au long du cycle de vie d’un projet, et en réévaluant la sensibilité de leur propre recherche au fur et à mesure de son évolution.
Animatrice : Voilà des sujets que nous avons vraiment hâte à explorer. Nous avons trouvé que le concept de « la philosophie moderne de la recherche » attirait vraiment l’œil et très pertinent pour nos intervenants. Que signifie concrètement « la philosophie moderne de la recherche » pour les chercheurs et leurs établissements ?
Dre Crago : Essentiellement, cela signifie une prise de conscience du contexte dans lequel la recherche se déroule, ainsi qu’une volonté de s’informer sur la manière de mener la recherche d’une façon responsable et intègre. En pratique, le rapport décrit des façons dont les individus et les institutions peuvent cultiver cette conscience par la collaboration et le renforcement des capacités. Il fait également référence aux ressources développées par la Sécurité publique Canada et le Service canadien du renseignement de sécurité. Ces établissements universitaires et des juridictions internationales qui guident les chercheurs dans l’équilibre entre la sécurité de la recherche et la science ouverte. Tous les deux sont importants.
Question :
Pourquoi cet état de philosophie est-il essentiel aujourd’hui comparativement à il y a dix ans peut-être ?
Dre Crago : Il y a dix ans, il y avait des complexités qui ont peut-être mené. Le début de la réflexion au Canada, mais le contexte et les réalités géopolitiques changent et ceux qui sont actuels, y compris la collaboration mondiale, des acteurs non étatiques, des menaces émergentes à la sécurité, la volonté de rendre la recherche plus inclusive particulièrement au Canada, avec des communautés autochtones et la nécessité d’ouverture pour favoriser le progrès scientifique et l’innovation, et qui est le pourquoi de la science ouverte.
Risque et contexte mondial
Animatrice : Et on entend souvent au Centre de la biosûreté que la chercheuse ou le chercheur ordinaire au Canada travaille à faire progresser l’innovation à des fins bénéfiques, et ne se sent pas vraiment équipé pour évaluer ces grands enjeux mondiaux en constante évolution — comme l’ingérence étrangère ou les avancées technologiques rapides, par exemple. Pour beaucoup, ces questions semblent tout simplement en dehors de leur domaine d’expertise.
Comment ces risques mondiaux influencent-ils l’état de la philosophie moderne de la recherche pour le chercheur ordinaire ? Le paysage de la recherche évolue-t-il en fonction du secteur et du contexte géopolitique ?
Dre Crago : Les changements dans la géopolitique mondiale et les avancées technologiques rapides sont des facteurs qui obligent les chercheurs à rester vraiment continuellement conscients de la manière dont leurs travaux pourraient être mal utilisés et exploités. C’est une nouvelle réalisation pour plusieurs de penser comme ça. Toutefois, nous soulignons dans le rapport que cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les chercheurs ; la philosophie moderne de la recherche s’applique à tous les acteurs de la recherche, y compris les institutions et les gouvernements. C’est pourquoi c’est intéressant qu’on parle ici avec des personnes de PHAC [ASPC] et des chercheurs de PHAC [ASPC]. Les chercheurs n’ont généralement ni la capacité ni la formation pour traiter seuls ces enjeux et ont besoin de soutien et d’expertise externe pour les aider à naviguer dans ce processus. Et quand ils travaillent pour le gouvernement et quand ils travaillent dans les universités et dans les industries. Et il doit y avoir aussi une réévaluation de mesures de protection adaptatives tout au long du cycle de vie de la recherche, tout début jusqu’à la toute fin après la recherche est complétée et quand il considère les publications et tout.
Cela peut toutefois être mis en œuvre de différentes manières selon le secteur et qui réalise ces travaux (université vs R&D privée) ; il n’existe pas une seule solution unique qui est applicable à tous.
Dans le cadre de la philosophie moderne de la recherche, le groupe d’experts souligne la nécessité pour tous les acteurs de l’écosystème de recherche de développer leurs compétences au-delà de leur expertise disciplinaire. Souvent, surtout, je connais le monde universitaire, on est très entouré et des fois vraiment très préoccupé avec nos questions de recherche, nos façons de faire les choses et on ne regarde pas l’ensemble dans le contexte dans lequel on travaille.
Des domaines tels que la gestion des données, la prise de décision éclairée par la géopolitique, l’évaluation des risques liés aux partenariats internationaux et l’éthique deviennent essentiels pour adopter une vision globale qui guide la gestion de la recherche sensible. Cette vision globale dépasse le cadre des sous-chercheurs, de sorte que ces compétences sont également essentielles pour les décideurs et les responsables politiques au sein des institutions et du gouvernement.
Pratique et perspectives d’avenir
Animatrice : Merci, et c’est un point important que tous les acteurs jouent un rôle en gestion. Comment les chercheurs ou les organismes de réglementation peuvent-ils évaluer si la philosophie moderne de la recherche est adoptée ?
Dre Crago : L’un des défis identifiés par le comité concerne la surveillance et l’évaluation des programmes existants. Pour obtenir un financement fédéral, par exemple, les chercheurs universitaires doivent satisfaire à plusieurs exigences en matière de science ouverte et de sécurité de la recherche. Nous avons au Canada la politique sur la recherche en technologies sensibles et sur les évaluations préoccupantes, et celle-là décrit une façon où le chercheur doit attester à qu’est-ce qu’il fait et quel type de recherche il fait et avec qui. On a aussi la politique de gestion des données de recherche qui est mise en place par nos trois agences de recherche. Une fois que le financement du gouvernement a été accordé à un projet de recherche, toutefois, il existe très peu d’information publique sur la réalisation de ces exigences telles qu’énoncées dans les demandes, ce qui entraîne un manque d’évaluation de l’efficacité des mesures existantes. Je peux peut-être décrire ça un peu plus facilement en disant. On n’a pas de recherche sur les mesures de sécurité pour la recherche, alors on ne sait pas qu’est-ce qui fonctionne bien, qu’est-ce qui ne fonctionne pas. Alors, ça va être important que, quand un pays qu’on a encouragé quelques chercheurs d’entreprendre ces types de recherches, si les mesures qui sont mises en place par nos politiques sont efficaces à ce qu’il a accompli, qu’est-ce qu’il veut accomplir.
Une première étape pour déterminer où en sont les chercheurs et les institutions dans l’adoption de la philosophie moderne de la recherche serait de mieux comprendre l’adoption et la mise en œuvre des programmes existants avant d’en créer de nouveaux ou d’y apporter des modifications.
Droits autochtones et souveraineté des données
Animatrice : Passons maintenant à un autre sujet important abordé par le rapport sur les droits autochtones. Le rapport souligne l’importance de tenir compte des droits autochtones et de la souveraineté des données dans les politiques visant à protéger la recherche sensible. La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones a été intégrée dans notre loi fédérale en 2021. Alors que le gouvernement du Canada œuvre à la réconciliation, il en va de même pour les établissements de recherche qui opèrent sur les terres traditionnelles autochtones.
J’aimerais entendre plus des conclusions du comité concernant la recherche autochtone. Quels risques courons-nous lorsque les perspectives autochtones ne sont pas prises en compte dans les politiques et les activités de sécurité de la recherche ?
Dre Crago : En plaçant la gouvernance et les savoirs autochtones au centre des pratiques de sécurité de la recherche, les systèmes deviennent plus culturellement adaptés, éthiques et robustes, ce qui garantit que les politiques sont applicables, inclusives et dignes de confiance. Sans ces perspectives, la légalité et l’efficacité des cadres de sécurité de la recherche pourraient être compromises.
De nombreuses organisations autochtones sont à l’avant-garde des considérations liées à la sécurité de la recherche du point de vue de la souveraineté des données autochtones. Je dis souvent, les populations autochtones nous prêtent leurs données, ils ne nous les donnent pas. Le Centre de gouvernance de l’information des Premières Nations est une organisation qui a beaucoup d’intérêt dans ce sujet et qui produit des produits intéressants. Et aussi, ils ont des cours en ligne que les chercheurs peuvent prendre pour les sensibiliser à tous les trucs, à toutes les matières qui concernent les Autochtones dans la recherche. Pour la santé publique, qu’est-ce qui est intéressant à savoir, c’est qu’il avait pris un rôle de leadership sur la recherche génomique qui peut-être d’importance dans d’autres départements.
Mais aussi le Inuit Tapiriit Kanatami – ITK, les droits autochtones sont une considération essentielle, non seulement en matière de sécurité de la recherche, mais aussi en matière de science ouverte. Qu’est-ce qui et comment cette science peut devenir ouverte ou non, comme c’est une perte, disons que, de souveraineté de faire les décisions sur les données de recherche.
Ainsi, on ignore les droits des peuples autochtones et de leurs terres, on risque de contrevenir aux obligations du Canada, les obligations qu’on a entreprises, qu’on a signées à la Déclaration des Nations unies.
Conclusion
Animatrice : Merci, et le rapport contient beaucoup plus de détails sur les stratégies et les considérations pour intégrer ces perspectives dans la gestion des recherches sensibles. Le rapport aussi contient beaucoup plus d’éléments, que ce que nous pouvons couvrir aujourd’hui. Quel serait votre message aux auditeurs pour les convaincre de lire le rapport ?
Dre Crago : Je peux dire qu’il s’agit d’un domaine qui devient de plus en plus pertinent pour les chercheurs, les décideurs et le grand public. Je ne pense pas qu’on peut l’éviter maintenant, il faut vraiment prendre ça en main. Et pour ceux qui n’auraient pas le temps de lire le rapport complet, le rapport est grand, le site Web du CAC propose d’autres produits, comme une fiche d’information résumant les conclusions du rapport, un guide de référence rapide pour les chercheurs, tous les deux qui présentent les principaux concepts examinés et dont on a parlé ici aujourd’hui, le résumé exécutif au début du rapport constitue également un excellent point de départ.
Animatrice : Dre Crago, merci beaucoup d’être ici aujourd’hui et de tout votre excellent travail sur ce projet.
Dre Crago : Merci, et merci pour l’intérêt de tout le monde qui écoute à ce qu’on vient de dire.